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PHILIPPE BOULAKIA
CHERCHEUR D’ART

 

À quoi tient l’émergence d’un artiste, sa reconnaissance et parfois la célébrité ? Marchand d’art, découvreur de talents, scénographe d’exposition, passeur, Philippe Boulakia perpétue à sa manière l’histoire atypique d’une famille baignée dans l’art. Lui qui a l’art de déceler les artistes en devenir en ouvre un nouveau chapitre aujourd’hui et expose à Londres, avec son frère Daniel, l’artiste d’origine chinoise LiFang. L’occasion d’une ren-contre avec un homme érudit, passionnant, chasseur d’indicible, à l’enthousiasme contagieux.

philippe boulakia

Naissance d’une dynastie
Philippe Boulakia naît à Paris. Ses parents, passionnés de culture française, ont quitté la Tunisie pour venir étudier en France. Mado, sa mère, est assistante sociale ; Fabien, son père, ingénieur biochimiste et chercheur au CNRS. Cet élément n’est pas anodin, comme le souligne Philippe : j’ai toujours été intéressé par la démarche scientifique, j’aborde souvent les choses comme un chercheur, j’étudie différentes équations pour trouver une solution. Il règne au sein de la famille une joie de vivre incroyable, dans un milieu culturel très ouvert entre les visites au Louvre, les sorties au palais de Chaillot pour découvrir la danse contemporaine, les soirées avec les amis artistes de nos parents. Un événement, dont ils ne perçoivent pas tout de suite l’importance, va impacter la vie future de toute la famille. Un jour, malgré les réticences de leur entourage, Mado et Fabien décident d’abandonner leurs métiers respectifs pour se consacrer… à l’art ! Passionnés, ils vont créer au fil du temps une des galeries les plus en vue de la capitale. La galerie Boulakia ouvre en 1971, à Paris, rue Bonaparte. Dès ses débuts, la galerie s’oriente vers la présentation des grands maîtres de l’art moderne : Picasso, Braque, Chagall… Au travail de courtage, de vente de tableaux modernes, s’ajoute le soutien à des artistes comme Agustín Cárdenas ou Wilfredo Lam. Bientôt se tiendront à la maison des dîners mémorables réunissant artistes, collectionneurs, critiques d’art, conservateurs de musée. La France était dans les Trente Glorieuses, c’était le début de toutes ces galeries. Petit à petit, la galerie commence à faire des expositions importantes – Antoine Poncet, Erró, Agustín Cárdenas –, emprunte des tableaux, en achète, produit des catalogues. L’arrivée de la Fiac en 1974 permet d’accroître sa renommée.

Philippe Boulakia, portrait, © Xu Ke

LiFrang

LiFang, Traversée n°6, huile sur toile, 130 x 162 cm, 2019, © LiFang

L’art oratoire

Pour l’heure, Philippe est étudiant. Il choisit un cursus de philosophie : je me posais des questions, je trouvais que c’était une solution pour poser les bonnes questions et y répondre. Si la philosophie le passionne, à la fac de Nanterre c’est un autre monde qui va le révéler à lui-même. Il découvre l’engagement politique qui lui donne le goût du travail en groupe, de la répartition des tâches, de l’efficacité. Très vite, leader étudiant, il développe sa capacité à prendre la parole, discuter et convaincre les gens. Mais il se confronte à un univers ultra hiérarchisé du monde politique. D’ailleurs, peu avant la fin de ses études, il ressent la nécessité de prendre ses distances. On n’échappe pas à son destin. L’art le happe à nouveau. Il décide alors de rejoindre la galerie familiale.

Les papes du Pop art

La période qui s’annonce en ce début des années 1980 est inattendue et prolifique. Les acheteurs japonais s’entichent de la peinture post-impressionniste qu’ils viennent acquérir à la galerie Boulakia. Fabien Boulakia demande à ses deux fils, Philippe et Daniel – qui a rejoint également la galerie – de sélectionner des artistes américains contemporains. Intuitifs et perspicaces, ils choisissent les papes du Pop art : Andy Warhol, Robert Rauschenberg et l’étoile montante new yorkaise Jean-Michel Basquiat. Si les deux premiers sont déjà dans les musées, le dernier débute. Parmi les nombreuses œuvres dont ils deviennent propriétaires : une énorme palissade, œuvre majeure de Basquiat de 5,30 mètres de long ! À l’époque ces artistes sont peu connus en France, on est très peu à les exposer, on a contribué à les faire connaître. En faisant le pari de les exposer et d’éditer des catalogues cultes, on fabrique une légende, on en fait partie, c’est exaltant. J’ai eu la chance de rencontrer le marchand d’art Léo Castelli, immense découvreur de tous ces talents et de nombreuses générations d’artistes. On croise énormément de gens qui sont devenus des amis comme Enrico Navarra qui a exposé Basquiat et édité une monographie sur son travail. Je découvre un artiste ivoirien, Ouattara Watts que Basquiat invite au même moment à New York pendant un an. En 1990, Basquiat, Ouattara, Rauschenberg feront l’objet d’expositions mémorables à la galerie Boulakia.

Art et géopolitique

Les années suivantes seront marquées par de nombreux chamboulements qui vont obliger les galeries à diversifier leurs offres et leurs stratégies. La guerre du golfe en 1990 pro-voque l’explosion de la bulle spéculative japonaise. Le marché est à l’arrêt. Les collection-neurs français misent sur des valeurs refuge comme l’art moderne. La galerie Boulakia se tourne alors vers les États-Unis et participe pendant une dizaine d’années aux grandes foires d’art américaines à New York et à Miami. On rencontre des collectionneurs cultivés à la recherche d’œuvres pointues qu’on aime rechercher. Des œuvres de Dubuffet, Klein, Picasso, Braque, Miró. Arrive le 11 septembre 2001. Les attentats terroristes du World Trade Center sonnent le glas de la venue des collectionneurs américains. En 2005, la galerie déménage avenue Matignon dans un lieu adapté aux grandes rétrospectives consacrées à des artistes classiques : Dubuffet, Chagall, Picasso… Philippe continue un temps à soutenir de jeunes artistes. Il perçoit qu’il faut s’intéresser de plus près aux artistes contemporains mais doit se consacrer exclusivement à des activités de courtage. Lorsque Fabien Boulakia prend sa retraite en 2019, la galerie parisienne ferme et déménage à Londres sous la direction de Daniel. La pandémie plonge le monde entier dans une période d’inaction…

LiFang

LiFang, exposition portraits, Lyon, 2015

C’est quoi le beau ?

Alors qu’il visite la collection permanente du Centre Pompidou avec sa fille Talia, encore adolescente, elle l’interpelle : papa c’est quoi le beau ? Incapable de lui répondre, il décide de lui faire visiter pendant plus d’un an toutes les collections du Louvre et du musée d’Orsay. Lui faire découvrir ce qui s’était transmis depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours, me semblait une belle définition du beau. Cela le ramène à sa propre enfance et ses premiers chocs artistiques : je devais avoir 16 ans, j’ai découvert le Bauhaus lors d’une exposition organisée au musée d’Art moderne de la ville de Paris, j’ai trouvé ça incroyable. Après j’ai découvert les photographes russes et le constructivisme à travers Rodtchenko puis le courant suprématiste avec Malevitch. Ces découvertes font toujours partie de mon ADN. Le beau… Philippe l’associe à bien d’autres moments, comme la découverte de la nature dans la maison de campagne familiale et la rencontre avec de nouveaux amis.

J’ai en mémoire des souvenirs extraordinaires. Ils m’ont appris à observer les oiseaux, à percevoir les odeurs… c’est d’une richesse infinie.

étienne assenat

Étienne Assenat, portrait © Étienne Assenat

Le Paris de l’art

Aujourd’hui, Paris vit un moment exceptionnel. Suite au Brexit, de grandes galeries internationales ont décidé de s’installer ici, Gagosian, Hauser & Wirth, David Zwirner… Des artistes comme Marlène Dumas, Peter Doig ou Claire Tabouret attirent les collectionneurs. Les galeries Perrotin, Kamel Mennour, Thaddaeus Ropac, présentes dans le monde entier, développent un tout autre modèle que celui que nous avons connu. Cependant, l’équilibre pourrait bien être fragilisé par l’annonce récente d’une montée éventuelle du taux de TVA sur l’importation et la vente des œuvres d’art. Il est pourtant indispensable d’avoir une vision internationale, d’instaurer des échanges avec des galeries étrangères, organiser des événements marquants, communiquer, conseiller. La guerre en Ukraine pousse les collectionneurs vers des valeurs refuge ou des coups de cœur dans lesquels nos artistes ont toute leur place. Il faut créer de nouveaux ponts avec les fondations privées qui voient le jour, se rapprocher des musées qui achètent les œuvres de jeunes artistes.

assenat le pas de deux
assenat montlevon

Étienne Assenat, Le pas de deux, huile sur toile,

150 x 130 cm, 2010, © Étienne Assenat

Étienne Assenat, Montlevon, huile sur toile,

150 x 130 cm, 2023, © Étienne Assenat

Chercheur d’art, chasseur d’artiste

Début d’une nouvelle aventure : la rencontre avec l’artiste d’origine chinoise LiFang à la foire ART Paris enchante Philippe et l’incite à reconstruire une équipe d’artistes. J’adore les foires, c’est le hasard qui l’emporte, qui provoque des rencontres et des propositions inattendues. Philippe tombe en arrêt devant le travail de LiFang. Installée à Paris depuis 2001, déjà reconnue en France, présente au musée Cernuschi, LiFang est entourée d’amis renommés de l’avant-garde des artistes chinois à Paris : Yan Pei-Ming, Wang Keping, Ma Desheng. Coup de cœur artistique et intellectuel. Philippe perçoit le talent de l’artiste. Li Fang apprécie la vision expérimentée de Philippe et l’ampleur de ses vues sur son travail. Il y a des moments de fulgurance artistique. Par moment, on capte un message, on perçoit que tel artiste porte sur ses épaules quelque chose de très intéressant, qui peut produire beaucoup d’effet. Lorsque je rencontre des artistes, si je vois qu’il y a un noyau incassable dans leur œuvre, alors ils m’intéressent beaucoup. Je ressens ce noyau chez LiFang comme chez Étienne Assenat. Ils m’apportent leur vision. Les yeux d’un artiste sont précieux, ils voient des choses qu’on ne voit pas. Je partage avec eux un autre regard sur leurs œuvres : ma capacité à les projeter dans l’avenir, à provoquer les expositions et les rencontres avec les collectionneurs et un nouveau public. Aujourd’hui Philippe accom-pagne LiFang, Étienne Assenat et bientôt d’autres artistes : une photographe espagnole renommée, une artiste autrichienne…

LiFang plage n°17

Rencontrer, voir, tout un art…

Qu’aurait fait Philippe Boulakia s’il avait dû choisir un autre métier ? Sans aucun doute le cinéma ou bien alors serait-il devenu scientifique, spécialiste de l’optique. S’il a eu la chance de vivre des moments extraordinaires, Philippe continue à s’émerveiller. J’aime les rencontres. Il y a des personnes que j’admire et que j’aimerais rencontrer. Parmi eux, quelques écrivains comme Michel Houellebecq ou Muriel Barbery – j’ai une passion pour les mots, la langue française et l’histoire. D’autres qu’il serait heureux de recroiser, le cinéaste Jacques Audiard, copain de lycée, le critique d’art Olivier Cena… À travers ses choix artistiques, il ressent l’urgence de contribuer à la création d’œuvres porteuses de valeurs, d’un style, qui incarnent quelque chose qui me semble juste. Amoureux des formes et d’une curiosité insatiable, Philippe Boulakia pose son regard singulier et sensible sur les artistes qu’il nous invite à découvrir. Une rencontre, un regard suffisent parfois à provoquer cette alchimie particulière qui propulse un artiste dans la lumière. L’histoire se poursuit avec un brio qui n’a pas dit son dernier mot !

Exposition LiFang

Entre les plages

30 mars – 4 mai 2023

Galerie Boulakia Londres

41 Dover Street

London W1S 4NS

Du lundi au vendredi 10:00 – 18:00

Samedi sur rendez-vous

https://boulakia.gallery/fr/


Pour contacter Philippe Boulakia
https://www.instagram.com/boulakiaphilippe/

LiFang, Plage n°17, huile sur toile, 81 x 100 cm, © LiFang

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